Wendigo
Le gardien de la forêt
Le Wendigo appartient aux traditions orales de plusieurs peuples des Premières Nations. Ce conte ne prétend pas en retranscrire la légende. Il s’inspire de cette figure, ainsi que de thèmes présents dans certaines de leurs traditions, pour proposer une réflexion personnelle sur le cycle de la vie, de la mort et du respect du vivant.
J’enfile les raquettes, elles me maintiennent à la surface de cet océan de neige. Des vagues s’y sont formées, poussées par le vent. Le vent siffle en rafale. Je sens sa gifle sur mes joues, il me brûle la peau. Je remonte mon foulard pour y faire barrière. Dans ma mitaine droite, une attelle : celle du toboggan. Il glisse comme un navire, une écume de neige à sa proue, laissant un sillon derrière lui.
La lisière de la forêt s’approche. Le vent, la neige qui tombe, tout lui donne l’air de frissonner. Elle se tend vers moi, elle m’invite. Et moi, je suis attiré par elle. Elle est mon refuge, mon espace sacré. J’aime m’emmitoufler en elle. Elle est ma cathédrale, mon sanctuaire animiste. Lorsque j’y pénètre, elle m’accueille en caressant mes joues d’une brise douce. Je dépose ma main sur un bouleau dépouillé de ses feuilles, je sens son cœur battre. Je caresse son écorce du bout des doigts. Il me semble tressaillir. Les autres arbres tout autour se mettent à valser sous le vent et me chantent une mélodie doucereuse à l’oreille.
Quand on écoute, les arbres parlent d’une même voix. Ils sont interconnectés les uns aux autres par leurs racines. Ils s’échangent et deviennent une seule et même pensée, comme les abeilles dans une ruche.
Moi, je suis pour eux un arbre qui marche. Je colle mon front à un vieux faux tremble et je lui parle dans ma tête.
— Vous savez pourquoi je suis venu ?
— Oui, ami. Tu as besoin de l’un de nous.
— Comme chaque mois de décembre, j’ai besoin qu’un sapin se sacrifie pour éclairer ma famille pendant les Fêtes.
— Nous t’attendions. Nous avons pris le temps de nous concerter avec les conifères pour savoir lequel est prêt pour cet ultime sacrifice.
— Et qui a bien voulu me faire ce cadeau inestimable ?
Les arbres se mettent tous à vibrer et, de cette énergie, un sapin, tout au fond là-bas, d’environ deux mètres, s’illumine d’une faible lueur.
— C’est moi qui m’offre en sacrifice. Je sais que tu m’éclaireras et que tu me nourriras d’eau pendant ces deux semaines. Cet été, j’ai eu ma période de fructification. Au début d’octobre, j’ai pris soin de laisser tomber mes cônes au sol. Je continuerai de vivre en eux.
— Merci, mon frère, pour ton sacrifice. Quand tu seras prêt, j’essaierai de faire vite pour que tu ne souffres pas trop lorsque je glisserai ma hache dans ta chair.
Je m’agenouille devant lui et, tous ensemble, nous remercions le sapin pour le don de soi. Des larmes se mettent à couler sur mes joues. Et chaque arbre, à son tour, laisse perler le long de son tronc une larme de sève ou de résine.
C’est là que je le vois apparaître.
Entre deux épinettes massives. Au début, je crois voir un masque oublié sur un arbre. Puis non. Ça bouge. Il tourne lentement la tête vers moi. Ses paupières clignent.
Un wendigo. L’une de ces créatures wendigowak.
Il mesure au moins trois mètres. Ses membres sont décharnés. Ses côtes saillent sous ce qu’il lui reste de vêtements. Il boite. Ses pieds n’ont plus d’orteils. À leur place, il n’y a que des trous noirs. Comme s’ils étaient tombés, emportés par le froid.
Il hurle plus fort que le vent. Un son strident déchire l’air en s’échappant de sa bouche dentée. Les poils se hérissent sur ma peau. Je retiens mon souffle. Une odeur pestilentielle frappe mes narines. J’ai la nausée.
Sur sa tête se dressent des plumes de corbeau d’un noir profond. Des cornes de glace translucides surgissent de son front. Son visage est décharné, jauni. De chaque côté de son menton s’avancent deux excroissances osseuses, semblables à des défenses, incrustées de petites perles de glace. Ses yeux sont de couleur saphir. Leur éclat glacial me transperce jusqu’aux os. Un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale.
Les arbres s’inclinent vers nous. Il me fixe, puis j’entends sa voix dans ma tête.
— Que viens-tu faire ici, jeune homme, par cette tempête de neige ?
Mes doigts tremblent. J’ai du mal à rester concentré. Ma respiration revient peu à peu. Des volutes de buée s’échappent de ma bouche et de mes narines.
— Je suis venu demander qu’un des sapins se sacrifie pour éclairer ma famille pendant la période des Fêtes.
— Je t’ai entendu parler aux arbres tantôt. Tu les remerciais... Tu as fait saigner mon cœur de glace.
— J’ai cru que tu allais t’en prendre à moi. Pourquoi ne le fais-tu pas ?
— Le monde n’a pas compris mon rôle. Je suis ici pour protéger la forêt des braconniers trop avides, de ceux qui prennent sans jamais demander. Sans respect.
— On m’avait dit que tu étais cruel, que tu te régalais de la peau des êtres humains. Que ton désir de chair était sans limite.
— Je le suis, crois-moi. Mais ma cruauté n’est jamais gratuite.
Il marque une pause.
— Elle est réservée à ceux qui tuent les bêtes pour le plaisir et non pour se nourrir. Les animaux se sont toujours offerts aux hommes afin qu’ils puissent vivre. Quand la disette frappe, leur sacrifice est plus précieux que jamais, les tuer sans respect, pour le seul plaisir de tuer... c’est impardonnable.
Son regard ne me quitte pas.
— Alors oui, je m’en prends à eux. Mais je leur laisse toujours un choix : mourir de faim... ou devenir comme moi. Un autre wendigo.
— Mais un wendigo n’est-il pas condamné à ne jamais être rassasié ? Alors, entre mourir de faim et vivre dans un manque éternel, qu’est-ce qu’ils gagnent à vivre ?
— La peur de la mort est telle que certains préfèrent souffrir éternellement plutôt que de quitter le monde des vivants pour affronter l’inconnu. Ce sont eux qui choisissent leur châtiment.
J’avale ma salive, ma bouche est sèche.
— Ce n’est pas toi qui les tues et les manges ?
Il s’avance tranquillement vers moi. Je recule.
— N’aie pas peur. Je ne te ferai rien. Tu éveilles ma curiosité, jeune homme.
Il me tend la main. Je n’ose pas tendre la mienne.
— Ne crains rien. En te tenant la main, je vais pouvoir tout t’expliquer d’un coup. Tu verras plein d’images dans ta tête.
Alors j’avance d’un pas, méfiant. Et je tends ma main. Il referme sa main sur la mienne.
La forêt disparaît.
Des images déferlent.
Un homme des Premières Nations en tue un autre en plein hiver. Émacié, affaibli, affamé, il ne veut pas mourir. Alors il l’égorge et se nourrit de sa chair.
Lorsque l’homme rend son dernier souffle, un sentier de lumière s’ouvre dans la forêt. Deux ancêtres de son peuple s’avancent et tendent la main à son esprit.
Puis, tous trois disparaissent dans la lumière.
L’assassin reste seul.
Sa peau se décharne, se flétrit.
La pourriture gagne son torse, ses os s’allongent.
Son visage devient un masque cruel.
Le gel s’acharne sur lui, le transperce.
Son cœur gèle.
Ses yeux deviennent féroces, ceux d’un prédateur.
— Pour avoir cédé à la faim... pour m’être repu de la chair de mon frère, j’ai été condamné à errer pour l’éternité. À n’être jamais rassasié.
Au fil des millénaires, d’autres ont été condamnés à leur tour. Eux aussi, je les ai métamorphosés en wendigowak. Ils avaient transgressé la même loi.
Il vaut mieux mourir que de se nourrir de ses semblables.
Aujourd’hui, les grandes famines sont devenues rares. La loi a changé.
Désormais, ceux qui tuent un animal ou abattent un arbre par pur plaisir, ou prélèvent bien au-delà de leurs besoins, sans reconnaître le sacrifice qu’ils offrent pour nourrir ou réchauffer les hommes, je les tue... ou je les transforme. Nous arpentons désormais toutes les forêts d’Amérique. Bien souvent, je me contente de me nourrir de carcasses d’animaux, de lichens et d’arbres morts.
Je veille aussi, avec les miens, sur le sentier de lumière. Celui qui s’ouvre chaque fois qu’un être vivant meurt dans la forêt.
Les ancêtres accompagnent les esprits vers l’autre monde. Moi, je veille sur les enveloppes qu’ils laissent derrière eux. Elles retournent à la forêt et la nourrissent.
C’est l’équilibre. Nous redonnons ce que nous avons emprunté. C’est ainsi que se perpétue le cycle du vivant.
Nous avons scellé un pacte.
Nous sommes à la fois :
Gardiens de la forêt.
Passeurs d’âmes.
Dans ma tête, les images s’estompent. Je tiens toujours la main décharnée de Wendigo dans la mienne. Il m’observe sans cet air de prédateur. Dans ses yeux d’un bleu glacial, je vois naître une larme qui perle.
Je suis en paix. La peur s’est retirée.
La légende était donc vraie... mais seulement en partie.
Alors je lui demande :
— Pourquoi es-tu venu à ma rencontre, si ce n’est pas pour me dévorer ?
— Les arbres m’ont prévenu : depuis trois ou quatre ans, tu venais chercher l’un des leurs.
Il s’interrompt une minute, puis :
— Je t’observais. Tu as fait fondre quelque chose en moi, jeune homme. Alors je t’ai choisi pour devenir mon messager.
— Comment pourrais-je être ton messager ? Je n’ai que quinze ans. Qui me croira si je raconte que je t’ai rencontré et que tu m’as laissé la vie sauve ?
— Je ne te demande pas de prêcher pour moi. Je te demande seulement de révéler ce qui se produit chaque fois qu’une vie est prise. Celle d’un arbre comme celle de tout autre être vivant.
Le wendigo plonge son regard dans le mien.
— Rappelle aux hommes ce qu’ils ont oublié. Eux aussi font partie du cycle de la vie. Ils prennent... mais oublient de remercier.
Je lui souris. Il tente de me rendre mon sourire, du mieux qu’il le peut.
— Je te le promets. Pourrais-je te revoir lorsque je reviendrai dans la forêt ? Je pourrai alors te raconter ce que j’ai fait pour transmettre ton message.
— J’aurai toujours plaisir à t’y accueillir, mon jeune ami.
Wendigo disparaît derrière les deux vieilles épinettes. Une lueur s’élève entre leurs troncs, emportée par un vent glacial.
Je prends ma hache et j’abats celui qui s’était offert. Je l’attache soigneusement à mon toboggan. Puis je caresse son tronc.
De retour à la maison, je le fixe solidement dans son support rempli d’eau.
Nous le décorons. Nous l’enluminons.
Son parfum embaume la maison.
Les années ont passé.
Je suis retourné dans la forêt, encore et encore.
Aujourd’hui, je suis devenu écrivain.
J’ai trouvé une autre façon de diffuser son message...
Et puis, avant de mourir, je demanderai que mes cendres retournent dans cette forêt abitibienne.
Pour redonner ce que j’ai emprunté.
Pour que Wendigo disperse mes cendres dans la forêt.








Ton as réussis à me faire ressentir de la peine pour le sapin volontaire et impressionné par le wendigowak.
J’ai beaucoup aimé ton conte, que je lis finalement moins comme une simple variation sur le wendigo que comme un conte animiste de Noël. Ce qui m’a frappée, c’est toute la logique du don : l’arbre qui s’offre, l’humain qui demande plutôt que de prendre, la forêt qui répond, puis le wendigo qui devient gardien de l’équilibre plutôt que simple figure de dévoration.
Ça m’a rappelé certaines lectures sur le chamanisme sibérien, notamment chez Hamayon, où la chasse n’est jamais seulement une prise, mais une relation réglée entre humains et non-humains. Ici, tu fais quelque chose de semblable avec l’arbre : ce n’est pas une ressource, c’est un être avec lequel on entre en relation.
Ton wendigo est donc très libre par rapport à la légende, mais cette liberté fonctionne bien parce qu’elle sert une réflexion claire : prendre n’est pas forcément détruire, à condition de reconnaître ce qui est donné et de rendre quelque chose au cycle du vivant. C’est une belle manière de déplacer une figure terrifiante vers quelque chose de presque sacré.