La caverne
L'Héritage des Bons Hommes
Je suis né en l’an de grâce 1225, en Ariège. Je m’appelle Arnaud-Roger de Comminges. Fils de Bernard V, comte de Comminges, et de Cécile de Foix. Pour Rome, je suis hérétique. Pour les miens, simplement chrétien.
Je porte en moi l’héritage de l’esprit et de la foi des vrais chrétiens. Mon père a combattu et a protégé les croyants. Ma mère s’est éteinte, en Parfaite, après avoir reçu le Consolamentum en 1240, juste avant sa mort. J’avais alors quinze ans. Ce jour-là, je compris quelle serait ma voie spirituelle.
Les derniers bonshommes qui gravitent autour des châteaux pyrénéens m’initient à la gnose. Je refuse toute épouse. Je fais vœu de chasteté. Un jour, le Consolamentum sera ma seule union.
En 1244, je viens de recevoir le Consolamentum dans la fraîcheur sacrée de la grotte des Églises, à Ussat, et je deviens à mon tour un Parfait. J’ai 19 ans.
Cette même année, Montségur tombe. Plus de deux-cents croyants sont jetés dans les flammes du bûcher des Arcis (le Prat dels Cremats), d’autres s’immolent eux-mêmes en se jetant des falaises du pog. Depuis ce jour, leurs cris ne m’ont jamais quitté. Ils se mêlent encore aux clameurs de triomphe de leurs bourreaux, les suppôts de Satan de l’Église de Rome.
J’arrive à déjouer la vigilance des Dominicains (les chiens du Seigneur : Domini canes) en me faisant passer pour l’un des leurs, revêtu d’une robe de novice. Mais en 1245, à vingt ans, je jette au feu mes habits de soie pour revêtir la simple bure de pèlerin.
Alors je fuis vers les montagnes. Je dois mettre à l’abri le Nouveau Testament cathare, je l’ai enveloppé dans une couverture de chanvre huilée pour le protéger de l’humidité et des morsures du gel. Si l’Église de Rome met la main sur lui, elle le livrera aux flammes avec les derniers Parfaits afin d’effacer jusqu’au souvenir de notre foi, de faire disparaître à jamais notre esprit, notre souffle. Il est écrit en langue d’oc. Je l’ai glissé contre mon cœur, sous cette bure qui me brûle. Chaque pas dans la neige m’éloigne de mes racines, des terres de mon enfance. J’escalade un à un les cols des Pyrénées. L’ascension est mon chemin de croix. Le vent gifle mon visage. Je ne les vois pas, mais je sens les ombres de l’Inquisition ramper derrière moi. Elles veulent ma perte.
En haut de chaque col, le vent tente de me repousser. Si je m’arrête, je suis perdu. Mes jambes flageolent. J’ai froid. Je suis épuisé. Je trouve un rocher et m’accroupis derrière lui, à l’abri de la tourmente. Je reprends mon souffle, puis je repars. Je serre le livre sacré contre ma poitrine.
Enfin, le dernier col. La tempête s’apaise. Au loin apparaît une lumière dorée qui réchauffe mon cœur : les vallées de la Catalogne, où s’étend la vicomté de Castelbon. Je descends lentement. L’air change. Mes narines s’emplissent du parfum des pins et de la chaleur de la roche.
Tout autour, des bergers et leurs moutons m’accompagnent. Je distingue au loin les terrasses de pierre sèche où poussent la vigne et le seigle puis les falaises de schiste. Mon cœur tressaille. Enfin, je suis à l’abri. Un seul homme doit connaître ma présence : mon cousin Roger IV, comte de Foix et vicomte de Castelbon.
Il ne faut surtout pas que l’évêque d’Urgell apprenne ma venue. Sinon, je suis un homme mort. Je fais confiance aux bergers. Eux aussi craignent et détestent les hommes de cette ordure d’évêque.
Je vois le village de Castellbò, ses maisons de pierre grises serrées sous cet éperon rocheux comme si elles cherchaient elles aussi un refuge. Au-dessus d’elles se dresse enfin le château de la vicomté. Mes yeux plissent, la lumière est si vive ici.
J’espère seulement que mon cousin pourra m’héberger pour une nuit dans une grange de l’un de ses paysans. Les sbires de l’évêque ne cessent pas de l’épier. Il convoite ses terres et tous ses biens. Je ne dois pas le mettre davantage en péril.
Je demande donc à l’un des paysans de lui faire parvenir ce parchemin, cette note rédigée en francien. Si je l’écrivais en occitan ou en catalan, l’évêque comprendrait tout de suite. Trop dangereux. Roger a appris comme moi le francien; il pourra aisément lire le message.
« Uns souffles d’Ermessant quiert l’ombre de tes murs por une seule nuit. L’otries-tu ? »
« Un souffle d’Ermessende cherche l’ombre de tes murs pour une seule nuit. L’acceptes-tu ? »
Je me revois enfant, jouant avec Roger dans la cour du château sous le regard bienveillant d’Ermessende, notre grand-mère.
Le paysan revient avec une note de mon cousin.
« Sais le bienvenu, j’ameroie tant toi veoir, mais li espiet m’avironent : se je sors, il me sivront. Garde ton cors, biaus cousins. Que nostre aieule veille sur toi et que li vrais Dieus te gart. Va en terre de Catalogne, tu y seras bien receus par le comte d’Empúries. Garde toi bien, ne trespasse mie la Seu d’Urgel, le fief de l’evesque. »
« Sois le bienvenu, j’aimerais tant te voir, mais les espions m’encerclent : si je sors, ils vont me suivre. Prends soin de toi, mon cousin. Que grand-mère veille sur toi et que le vrai Dieu te protège. Va en terre de Catalogne, tu y seras bien accueilli par le comte d’Empúries. Prends garde à toi, ne passe surtout pas le Seu d’Urgell, le fief de l’évêque. »
L’un des bergers m’invite à demeurer dans sa grange, sa borda. Il m’amène au-dessus des bêtes à l’étage. Je suis en sécurité. L’odeur de paille sèche, l’odeur de laine des moutons et de crottin. La poussière du foin me pique la gorge mais je m’y ferai. Je pose ma besace contre le mur, le Nouveau Testament toujours blotti contre moi.
Le berger dispose une peau de mouton à même le sol, près d’un feu. Il a les mains calleuses et le regard franc. Il s’agenouille en premier et m’invite à faire de même.
C’est un croyant, un cregut, qui vit dans le secret, il prend le risque de tout perdre pour héberger un Parfait. Nous nous asseyons face à face. Un silence respectueux s’installe. Le cregut prend une profonde inspiration suivi d’une longue expiration, comme s’il voulait se recueillir avant de prononcer un mot. Moi, je ferme les yeux un bref instant. Les hurlements de Montségur me hantent encore, mais ici sous les flammes tremblotantes du foyer, ils semblent peu à peu se dissiper.
Le berger s’incline trois fois devant moi pour me demander la bénédiction. Dans ce rituel ancien, ce n’est pas tant ma pauvre personne qu’il salue, mais l’Esprit Saint qui s’est déposé en moi lors de mon Consolamentum.
Puis d’une voix rauque, il murmure :
— Bénis moi, Bonhomme. Je ne suis qu’un simple croyant. Que ton Esprit éclaire mon âme.
Je hoche la tête. J’impose mes mains en tendant les paumes vers lui, sans le toucher.
Je le vois frissonner, comme si une brise invisible l’effleurait.
— Que le vrai Dieu te garde, mon frère, dis-je. Et que Sa paix soit avec toi.
Sans un mot, nous joignons nos mains, paume contre paume, les doigts entrelacés. C’est de cette manière que les Bons Hommes et les croyants prient ensemble. La voix grave du croyant s’élève la première. Il commence le Pater Noster en langue d’oc, la langue de notre foi, celle que Rome cherche à tout prix à étouffer.
Paire nostres, que sès en cèls,
que ton nom sia santificat.
Que venha ton regne.
Que sia facha ta voluntat,
com en cèl, ensí en terra.
Dona-nos hui nostres pan de cada dia.
E perdona-nos nostres deutes,
com nos autres perdonam a nos deutors.
E non nos metas en tentacion,
mas delivra-nos del mal.
Amen.
Notre Père, qui êtes aux cieux
que votre nom soit sanctifié.
Que votre règne arrive.
Que votre volonté soit faite,
sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous notre pain quotidien.
Et pardonnez nos fautes,
comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé.
Et ne nous soumettez pas à la tentation,
mais délivrez-nous du mal.
Amen.
Je sens sa voix rude de paysan trembler un peu, ému d’être porté par les mots du Bonhomme.
Le grondement de l’eau couvre le bruit de mes pas et celui de ma respiration. Je dois faire vite avant que le soleil ne soit trop haut dans le ciel. Je dois passer inaperçu et quitter la vallée d’Urgell pour les hauts sommets de calcaire. Plus je m’éloigne, plus les sapins et les pins sylvestres disparaissent. Des chênes verts, des genêts d’or et des buissons de romarin parfument l’air. La fatigue me gagne, mais j’ai encore des jours de marche devant moi. Je poursuis donc ma route. Sous mes pas, la poussière rouge s’élève en nuages. Le schiste noir a fait place à une terre d’un rouge ocre. Ma bure de laine commence à peser sur mes épaules, la chaleur fait danser l’air devant mes yeux. Il est midi et j’entends le bourdonnement des abeilles. Mon front ruisselle de sueur. Le parfum du romarin ne suffit pas à couvrir l’odeur rance de mon corps. Chaque soir, je cherche un rocher, un pin, un peu d’ombre. Chaque matin, je reprends ma route, le manuscrit sacré toujours serré contre ma peau. Au quatrième jour, j’aperçois enfin les collines du Ripollès.
L’air est plus frais. Le paysage se referme peu à peu. Je traverse des chênes sombres et des gorges humides sans trop de peine, à l’abri de la lumière crue. Sous l’ombre de ces montagnes vertes, je rencontre un autre berger. Mon cousin l’a discrètement envoyé à ma rencontre. Il me conduit vers une autre borda où je pourrai me reposer et prendre un bain. Le berger me présente à un autre cregut. Ce dernier me prépare un baquet d’eau tiède près de l’âtre. J’enlève mes hardes mais je cache le Testament sacré sous elles. J’en profite ensuite pour laver ma bure et la faire sécher près du feu. En attendant qu’elle soit prête, mon hôte me prête des braies de laine sombre et une chemise de lin blanc. Comme chez le premier berger, nous accomplissons le rituel avant de réciter ensemble le Pater Noster. Après la bénédiction et la prière, les deux bergers me sourient, les yeux brillants.
Le repas est frugal : une écuelle de fèves tièdes, quelques figues sèches et des cerneaux de noix que nous partageons dans le silence.
La nuit tombe maintenant sur la borda du Ripollès. Je suis rassasié. Mon âme est apaisée par le rituel. Je m’endors profondément. Et je me mets à rêver. Ma mère m’apparaît et me sourit. Elle me montre une caverne près de la Méditerranée. C’est là que j’irai.
L’aube pointe à peine que le coq chante. Je me réveille, m’empresse de prendre la bure qui a eu le temps de sécher. Je la revêts et remercie les deux bergers. Mon hôte me donne quelques fruits et des olives dans un linge, je reprends la route.
Je presse le pas. Derrière moi défilent et s’effacent les collines du Ripollès. Ce n’est plus une marche, c’est une fuite. J’évite les villages. Je coupe à travers la garrigue de l’Empordà. Après deux jours d’une course fiévreuse, sous un soleil de plomb, l’odeur change. Fini le parfum de l’humus des forêts, l’air sent le sel et le varech. Le vent du large me fouette le visage. Au détour d’une dernière falaise de calcaire blanc, la voilà : la Méditerranée. Une immensité qui brille devant mes yeux. J’entends le fracas des vagues contre la roche. Quelque part, en contrebas, la caverne que ma mère m’a montrée en rêve est là. Elle m’attend.
C’est comme un vertige. Devant moi, ce bleu infini semble ne pas avoir de frontières, pas de rois, pas de papes. L’espace des hommes libres. J’amorce la descente. Mes mains se cramponnent à la roche blanche, rugueuse, chauffée par les rayons du soleil. La garrigue s’efface pour céder la place à la pierre nue et humide. Lors de la descente, le bruit des vagues qui se fracassent remplit l’espace comme le tumulte de mes pensées. C’est alors qu’une faille s’ouvre dans la roche, derrière un éperon que seuls les goélands osent contourner. L’ombre de l’entrée de la caverne se dessine. Enfin. L’air y est plus frais, chargé de l’humidité des profondeurs. Je suis ému. C’est bien celle que ma mère m’avait montrée. Je franchis le seuil.
Ici mes persécuteurs ne peuvent m’atteindre. Tranquillement, mes yeux s’habituent à l’obscurité. Je vais pouvoir en mesurer l’étendue. Enfin les contours de mon sanctuaire se révèlent. La voûte s’élève haute, semblable à la nef d’une cathédrale invisible que la nature a mise des siècles à creuser. Rien à voir avec les fastes des hommes de Rome. Tout au fond de la cavité, l’eau suinte le long des parois, comme de minces filets argentés sous la faible luminosité qui pénètre de la faille. Avant que le soleil ne se couche sur la mer, je dois me hâter de préparer un feu. Je vais ramasser sur le rivage du bois sec et quelques algues séchées.
Je fais glisser ma besace de mon épaule fatiguée. J’ai mal aux pieds, mes genoux fléchissent. Je m’assieds sur la pierre froide et je glisse mes pieds sous un filet d’eau qui émerge de la faille. Je frôle du bout des doigts le Nouveau Testament. Pour lui, tant des nôtres ont donné leur vie. C’est pour lui que j’ai traversé les montagnes. Je vais lui trouver un endroit plus sec où le déposer, mais je veille sur lui. Je suis son gardien.
Je m’endors enfin épuisé, en paix. Le voile des songes se déchire encore une fois :
Ma mère s’avance vers moi. Elle ne parle pas mais ses yeux sont bienveillants, presque rieurs. Elle lève la main en direction de l’entrée de la caverne. Là, une silhouette émerge de la brume. Un homme vêtu d’une cape blanche, sur le cœur de laquelle est sertie une croix rouge, couleur de sang et de feu. Je ne vois pas ses lèvres prononcer un mot, mais dans ma tête cette phrase résonne :
Quand cet homme franchira le seuil de la roche, lorsque tes yeux reconnaîtront cette croix, ton errance prendra fin. Ta mission de gardien sera accomplie. Le Livre sera sauf.
Pendant vingt-quatre ans, je l’ai attendu. J’ai continué à transmettre la foi auprès de pêcheurs qui m’apportaient du poisson, du pain de seigle et quelques olives. J’ai prié avec eux ; je leur ai enseigné l’Évangile ; certains ont reçu le Consolamentum et sont devenus des Bonshommes.
En cette année de 1269, j’ai aussi appris que les hommes de l’évêque d’Urgell avaient déterré les restes de mes grands-parents. Ils avaient arraché leurs ossements de leur sépulture à la Seu d’Urgell, les avaient traînés dans les rues avant de les livrer aux flammes pour hérésie posthume. L’Église de Rome n’a de cesse de nous persécuter. L’Inquisition en est rendue à profaner les tombes, comme si les morts pouvaient encore lui faire peur.
Finalement, alors que je rédigeais sur un parchemin quelques mots destinés à accompagner le Nouveau Testament à l’intention de l’inconnu, pour lui rappeler que notre gnose est bien plus ancienne que Rome, que des sages de Perse et d’Égypte en avaient déjà porté la lumière avant le Christ, j’entends à l’extérieur un bruit de sabots qui résonne sur le sentier, là-haut.
Un homme d’un pas lourd descend vers la faille. Il suit le même chemin que j’avais emprunté jadis. Il est revêtu d’une cape blanche marquée d’une croix rouge comme le sang. Il retire son heaume. Le visage d’un jeune homme d’à peine vingt ans apparaît.
— Je me nomme Jacques, me dit-il d’une voix basse. Jacques de Molay. Ma commanderie m’a autorisé à gagner la côte d’Espagne. En songe, on m’a dit qu’un trésor m’attendait dans la roche.
Péniblement, je me lève, mes vieux os protestent contre le froid de la roche.
— Jacques, dis-je d’une voix que le long silence de la grotte a rendue rauque. On ne t’a pas menti. Le trésor est bien ici, mais rien à avoir avec des pierres précieuses ou de l’or du Roi d’Aragon. C’est un trésor encore plus précieux.
Mes mains tremblent légèrement, non pas de peur, mais sous le poids de mes rhumatismes et du siècle qui s’achève. Je déploie l’enveloppe et j’en sors le Nouveau Testament, accompagné du parchemin fraîchement écrit où l’encre noire commence à peine à sécher.
Puis j’ajoute :
— C’est la Parole pure, celle pour laquelle mes frères et mes sœurs sont montés sur les bûchers de Montségur et de Quéribus.
Le jeune templier avance d’un pas, sa cape blanche balaie la poussière de la caverne. Ses yeux s’inclinent vers le Livre, puis remontent vers les miens.
Mes mains lui offrent l’Évangile gnostique.
— Prends-le. Deviens le gardien de la Lumière jusqu’à ce que le monde soit prêt à l’accueillir à nouveau. Je compte sur toi. Cache le livre sacré en lieu sûr, il ne faut pas que Rome le fasse disparaître. Je sais qu’un jour, Rome s’en prendra à toi et à ton ordre. Tu connaîtras, toi aussi, la trahison des papes et des rois.
Le chevalier s’incline devant moi, non pas comme un seigneur devant un vassal, mais comme un initié devant l’Ancien qui lui passe le flambeau.
— Repose-toi maintenant, Bonhomme. Ton errance s’arrête ici. Le Temple se souviendra.
Le soleil semble se jeter dans la Méditerranée. Une lueur pourpre inonde la voûte de la caverne. Dans cette clarté qui disparaît peu à peu, j’aperçois le visage de ma mère. Elle me sourit, les bras ouverts.
Mes yeux se ferment. Un dernier souffle s’échappe de ma gorge, léger comme après l’Endura, ce jeûne qui prépare les nôtres à quitter ce monde. Il se mêle au murmure éternel du ressac. Mon âme est libre. Ma chair demeurera dans cette caverne de l’Empordà. Le Livre est sauf.
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