L'appel à vivre
Une nuit qui a changé des vies
Il y a quarante ans, j’étais intervenant dans un centre de prévention du suicide. Une nuit, Georges a téléphoné. Sa vie venait de basculer. Voici l’histoire de Georges, des mots qui l’ont retenu au moment où tout aurait pu s’arrêter.
C’était une nuit d’automne, la pluie tombait à plein ciel, des feuilles s’arrachaient aux arbres et venaient se coller à la vitre. Le vent sifflait, il rugissait presque. Une nuit où on aurait voulu rester chez soi, bien au chaud, à regarder les vitres trembler. À vivre encore une nuit de plus.
Georges, lui, dans un appartement déserté, était seul, l’œil déterminé. Il prenait son fusil, celui qu’il utilisait pour la chasse à l’orignal. Il l’a chargé, puis a composé le numéro de téléphone. Son cœur battait fort dans sa poitrine mais c’était pour la dernière fois. Pour se donner du courage, il a pris un verre de whisky, le tout dernier qu’il prendrait dans cette foutue vie de merde.
À l’autre bout du fil, la voix d’un homme. Moi.
— Centre de prévention du suicide, Martin à l’écoute.
— Allo, je téléphone parce que j’veux pas mourir tout seul. Mon fusil est chargé, il est là entre mes jambes. Le canon pointé sous mon menton.
Mon Dieu, c’est vraiment une urgence suicidaire. On sait tout de suite quand et comment. Ce n’est pas une intention, c’est bien réel.
— Ok. Je comprends que t’as atteint le fond. Que t’as mal. Que tu veux en finir. Moé je veux bien qu’on se parle. Mais pas pendant que t’as un fusil entre les mains. Laisse ton fusil et on va se parler, promis. Après, c’est après…
Non, non, il faut pas qu’il me fasse vivre ça. J’supporterai pas d’entendre le coup de feu. Comment lui dire…. sans le perdre. J’y vais, je le respecte mais lui aussi doit me respecter.
— Oui, mais moé je veux pas mourir seul.
— J’sais. Mais, mets-toé une minute à ma place, tu parles à quelqu’un au téléphone puis soudain une explosion, un tir, la personne avec qui tu parles, elle s’est fait exploser la tête pendant que tu y parlais. Peux-tu juste t’imaginer ma gueule à l’autre bout du fil. Traumatisé.
Tout ce que je te demande, c’est de parler avec toi, de comprendre ce qui te pousse à vouloir en finir. Je suis là. Au fait, c’est quoi ton prénom.
— Euh... Georges.
— Ok, Georges, va déposer ton fusil dans une autre pièce, je t’attends, on va parler. Je suis là avec toi. Pour toi. On va prendre tout le temps que tu veux.
— Je comprends… On va parler de ma chienne de vie, j’suis un écœurant.
— Je t’attends, Georges. On va parler et tu verras ensuite.
— Ok, man. Je reviens.
Ouf. J’me sens mieux. Il a accepté. Quel soulagement. Il faut que je trouve quelque chose pour le retenir encore. Quelque chose. N’importe quoi.
Georges part ranger son arme. J’entends du mouvement dans la pièce, le bruit de quelque chose qu’on soulève. Des pas. Une porte qui s’ouvre…
Je glisse à mon voisin une note. URGENT. Il va répondre en attendant aux autres appels.
Je savais que chaque seconde comptait. Il fallait que j’anticipe, que je suive le protocole. Il fallait que je reste concentré, que je l’accompagne, mais aussi que je pense à la suite.
Mes doigts serrent le combiné. Mon cœur bat aussi à tout rompre. Je prends de grandes respirations. Soudain, j’entends un souffle qui revient dans le combiné, puis sa voix.
— J’suis là. C’est fait.
— Ok, Georges, on va se parler… Raconte-moé, Georges, pourquoi tu veux mourir, là, cette nuit ? Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu veuilles en finir…
— J’ai tué ma femme dans un accident d’auto, j’avais bu. J’suis un salaud. Une crisse d’ordure.
Sa colère sort. Sa culpabilité aussi. Je le laisse parler. Il porte ça depuis cet accident, depuis que tout a basculé.
— Oh ! Georges, comment c’est arrivé ?
— On est parti de chez des amis. J’avais bu, j’ai conduit. Elle ne voulait pas que je conduise. On va appeler un taxi, qu’elle disait. J’l’ai pas écouté. Moé, l’hostie de cave. Et ce qui devait arriver s’est produit. J’ai pris le virage trop vite. J’ai perdu le contrôle. On a frappé un arbre. Est morte. Pis c’est moé crisse qui l’a tué.
Georges pleure, crie en colère après lui. Je reste silencieux, un instant.
Oui, vas-y pleure, Georges… C’est correct. Laisse ça sortir.
— T’as mal, j’comprends, tu t’en veux…
Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase.
— Oui j’m’haïs crisse. C’est pour ça que je veux crever hostie. J’ai honte, j’mérite pas de vivre. J’ai mal, moé, j’l’aimais, ma Louise. Elle ne sera plus jamais là, à cause de moé. J’l’ai tué. J’l’ai tué. Si j’avais pas fait à ma tête, elle serait encore là….
Sa voix tremble. Sa colère, sa détresse le déchirent. Des sanglots rauques sortent de sa gorge.
Est-ce qu’ils ont eu des enfants ?
— J’sais Georges. Tu l’aimais ta Louise. Toi, tu n’as jamais voulu lui faire du mal. C’est un accident. Un épouvantable accident.
— C’est plus qu’un accident. J’suis responsable. Le seul responsable. Si j’avais pas conduit, elle serait pas morte. Si j’avais pas insisté pour prendre la route. J’m’haïs à en crever. Non, jamais je n’ai voulu lui faire de mal. J’l’aimais tellement. Là, mes beaux-parents ne veulent plus me voir, ils ont pris les enfants.
Les enfants. Voilà peut-être le fil qui reste.
— Ils ont pris les enfants ? Combien t’as eu d’enfants avec Louise…
Un autre silence s’installe, puis l’intonation change.
— Oui, ils ont pris les enfants, ils veulent plus que j’les voie. J’suis trop irresponsable, qu’ils disent. J’ai tué leur fille. J’ai deux petits gars.
— Et là, Georges, tes enfants… comment vont-ils vivre ça, si tu meurs à ton tour. Si tu te suicides. Ils ont perdu leur maman et là ils vont devoir apprendre à vivre sans leur papa.
Il prend une gorgée, je ne sais pas quoi, mais il boit. Il poursuit avec rage :
— Je les mérite pas, J’ai tué leur mère.
— Quel âge, ils ont Georges, tes p’tits gars ?
Georges pleure à gros sanglots. Il a du mal à respirer.
— L’un a 10 ans l’autre 7.
— Mais tu sais que peu importe que toi tu penses que tu ne les mérites pas. Tes fils t’aiment, Georges. Ils n’accepteront pas de te perdre, toi aussi. T’es leur papa.
Georges s’effondre. Il éclate, ses sanglots pleuvent… Il prend une respiration puis :
— Moé, aussi j’les aime mes gars. Ils sont tout ce qui me reste. Mais leurs grands-parents vont leur dire que j’ai tué leur mère. Je vais aller en prison. Ils ne me verront pas.
— Oui, c’est vrai, tu vas probablement faire de la prison, mais tes gars, ils vont être toujours là. Ils voudront peut-être te parler, comprendre. Mais si tu n’es plus là…, ils ne sauront jamais à quel point tu aimais leur mère, à quel point tu les aimes, eux. À quel point tu t’en veux.
Sa voix s’est apaisée même si la douleur est bien là, dans les intonations.
— Mais j’ai tellement honte, j’ai tellement mal.
— Je la sens, ta douleur, Georges. Oui, ça fait tellement mal. Mais si tu n’es plus là, Georges. Tes p’tits gars, que vont-ils devenir ?
Oui, accroche-le aux enfants. Ne lâche pas les enfants.
— Est-ce que je serai capable de les regarder dans les yeux. Est-ce que j’aurai le courage ?
— Oui, t’as du courage, Georges. J’ai aucun doute là-dessus. Mais cette nuit, si tu utilises ton arme. Tu les verras pu tes p’tits gars. Ne te fais pas ça, Georges. Ne leur fais pas ça.
Le timbre de sa voix n’est plus le même. Il reprend le contrôle ; la douleur se calme un peu.
— C’est vrai, Martin. Si je ne suis plus là, je ne saurai jamais et, eux aussi, ils ne sauront jamais qui était leur père. Tout à fait.
Je suis surpris, Georges s’est rappelé mon nom. Il se calme. Les sanglots s’apaisent. Mais je dois vérifier ce qu’il décide. Passera-t-il à l’acte ? Restera-t-il en vie pour ses jeunes garçons. C’est là que tout se joue.
— Non, ils ne le sauront pas. Ça dépend juste de toi, Georges.
Un silence ... je l’entends respirer. Ce silence pèse, il me semble une éternité.
— Alors, Georges, qu’est-ce que tu décides ?
— Je m’tuerai pas, Martin. Pas cette nuit. Ni jamais. J’veux être là pour mes gars.
Sa voix est plus fluide, plus calme. La douleur ne le contrôle plus…
Parfait, j’suis tellement content. Il faut vraiment que j’m’assure qu’il ne passera pas à l’acte. Il doit le promettre.
— C’est promis, Georges ?
Il me répond sans hésitation :
— Promis Martin. J’vais aller en prison, j’vais espérer revoir mes gars, après.
— J’aimerais, Georges, que tu fasses quelque chose. J’aimerais que tu me donnes des nouvelles de toi. Peux-tu demain téléphoner au Centre et dire que tu m’as parlé et dire comment tu vas … s.v.p. Et tu sais, Georges, si tu as trop mal, tu peux rappeler quand tu veux. On est là, si t’as besoin de parler.
— Est-ce que je vais pouvoir te reparler, Martin.
Il s’est attaché à moi, mais je dois lui dire la vérité. J’peux pas lui assurer que j’serai là…
— J’aimerais te dire que oui, Georges. Mais tu sais, ici on est anonymes. Tu peux tomber sur moé ou sur quelqu’un d’autre. J’peux être là ou être en ligne avec quelqu’un d’autre qui a besoin de parler comme toi.
Je sens sa déception dans sa voix :
— J’comprends Martin. Merci, Martin. Merci, man. Je rappelle demain sans faute. Tu auras des nouvelles, promis.
— N’oublie pas de ranger ton arme, range-moé ça au placard.
Je sens qu’il est sincère.
— Promis, Martin.
À la fin de la nuit, j’ai laissé une note sur mes interventions dans le journal. J’ai écrit que Georges allait rappeler pour me signifier qu’il était toujours là et qu’il n’avait pas changé d’idée, qu’il allait vivre.
Georges a rappelé le lendemain. Il a dit qu’il m’avait parlé et que je lui avais demandé de rappeler. L’intervenante a pris soin de me laisser la note. Georges va bien. Il te remercie, Martin, d’avoir été là pour lui.
Les années ont passé, ça fait plus de quarante ans. Mais cette nuit-là, Georges, a déposé son arme. Il s’est donné une chance de revoir ses fils. J’me suis toujours demandé ce qu’étaient devenus Georges et ses gars. Je ne saurai jamais, mais j’espère vraiment que la rencontre a eu lieu avec eux, qu’ils ont pu un jour retrouver leur père. On ne peut jamais tout à fait oublier cette rencontre avec l’humain, avec l’indicible : elle nous habite. Un espoir qui se glisse entre les côtes, proche du cœur.






Bravo. On sourit à la fin. Merci
Martin.
Quel texte.
Quelle histoire.
C'est dur, ces doux, c'est triste et tendre.
La tension. À couper au couteau.
Tout ton talent dans cette histoire en fait un chef d'œuvre.
Merci d'écrire