La voyante...
qui a poché son examen d’optométrie
Voyante.
Personne de sexe féminin capable de voir
ce qui est invisible pour son client,
à savoir qu’il est un imbécile.
Ambrose Bierce
L’autre jour, j’ai vu une voyante extra-lucide avec des amis.
Elle a élu domicile à l’étage, au-dessus d’un restaurant.
Chacun y trouve son compte : le restaurant offre un service de voyance, la voyante offre un service de restauration.
On peut donc, dans une soirée au restaurant, déguster un gâteau des anges ou une religieuse et discuter ensuite avec les anges et la religieuse en haut, chez la voyante, si ça nous chante.
J’entre. Une boule de cristal repose sur une nappe noire. Des cartes de tarot étalées juste à côté. Sur les murs, une affiche avec une main et des lignes et son nom, Mme Rita, voyante. Tout autour, des cadres avec de vieilles photos en noir et blanc : vraisemblablement des ancêtres ou des proches disparus de la voyante.
Elle leur cause probablement entre les séances… ou ils lui refilent leurs notes.
En tout cas, moi, je ne passerais pas une seconde à discuter avec eux autour d’une table de spiritisme. Ils ont une sale gueule. Trop mortel.
Une odeur d’encens nappe l’air.
Comme tout éclairage, deux chandelles allumées, créent tout un jeu d’ombres sur les murs. Et plein de babioles, probablement achetées dans un souk miteux.
Madame Rita, son pseudo, j’imagine, me regarde avec une intensité peu commune. Comme si j’étais le fantôme du coin, celui qui hante le restaurant en bas, attablé devant un lapin à la moutarde, tel un spectre qui se meurt de faim… et d’ennui.
Sur sa tête, un turban d’où sort une mèche rousse. Un visage blafard, un mascara épais qui encercle ses yeux, une grosse verrue sur la joue et un fond de teint rose sur les joues. Le tout agrémenté d’un rouge à lèvres vif, flamboyant, et d’un chemisier aux manches amples.
Elle me demande avec une voix rauque de m’asseoir devant elle. Je suis encore planté là debout, figé par l’ampleur de son maquillage. On dirait qu’elle s’est étalée dedans… ou qu’elle s’y est endormie.
Elle me parle des couleurs de mon aura.
Et moi je me mets à penser :
Wow! si mon aura est aussi barbouillée que son visage, je ne dois pas passer inaperçu auprès des voyantes, des médiums de ce monde.
Puis elle me lance :
— Oh, nous sommes en présence d’une vieille âme.
Ça y est, je passe devant un comité de revenants, ils sont plusieurs, et moi, j’en vois qu’une. Merde!
Je retiens un rire, mais je ne peux m’empêcher de lancer :
— C’est bien moi ça, je galère de vie en vie, comme un nomade incapable de se fixer. J’installe ma tente contre vents et marées, comme un marin égaré, pour affronter les rivages escarpés du destin et recommencer sans fin à trouver un autre refuge.
Elle me regarde interloquée, comme si je venais de révéler une sagesse antique. Mais j’aime bien faire comme elle : du théâtre.
— Vous le saviez ? Vous aussi vous avez le don ?
Je ne réponds rien. Je suis juste surpris par l’absurdité de sa réplique.
Mais après courte réflexion, je tente :
— Oh, vous croyez ? Je ne sais pas si j’ai des dons de médium, mais je suis assez intuitif. Je lis les personnes, les silences, les ambiances…
Et je me mets à penser :
Non, mais qu’est-ce que je fous ici ? Bof ! Au moins, je profite du spectacle.
C’est mieux que de suivre les cours de la Bourse.
Elle se contente de me regarder sans répondre. Elle prend son jeu de tarot, le brasse, le coupe, dispose des cartes sur la table et me demande d’en choisir sept :
l’Amoureux, l’Empereur, la Mort, le Chariot, la Lune, l’Hermite, la Force.
Certaines sont renversées cul par-dessus tête, d’autres à l’endroit. Mais dans quel sens se fait la lecture ? J’imagine qu’elle va les lire dans le sens de ses yeux à elle. Un long silence s’installe.
J’ai la frousse qu’elle se mette à changer de voix pour un ton guttural… ou qu’un revenant vienne nous saluer.
Puis, avec l’air le plus sérieux du monde, elle m’annonce :
— Vous êtes en amour présentement.
J’acquiesce. Elle avait une chance sur deux.
Puis elle poursuit :
— C’est une rousse.
Oh! la dame est peut-être daltonienne ?
Je réponds :
— Non.
— C’est une blonde.
Je réponds encore :
— Non.
Je sens qu’elle désespère : elle se racle le fond de la gorge :
— C’est une brunette.
Allez, encore une chance ! Il manque celle aux cheveux noirs… et la chauve.
— Non.
— C’est une femme aux cheveux noirs.
Ça y est, elle a épuisé la série.
Et avec un sourire en biais, je réponds cette fois :
— Mmm… Presque.
Elle a oublié la femme chauve ! Ah, les préjugés !
Elle s’interrompt, prend une pause... réfléchit. Trois silences plus tard, elle me dit :
— C’est une femme aux cheveux noirs dont le nom commence par un R.
— Non !
Madame Rita soupire profondément… et s’impatiente.
— Elle s’appelle comment ?
— Jean.
Elle s’étouffe. Lève les yeux vers le plafond.
Ma vieille âme vient de lui faire une révélation. Elle me regarde avec ses sourcils en accents circonflexes. Son extra-lucidité en prend un coup.
Et moi qui croyais que les revenants du coin allaient lui souffler la réponse. Je suis déçu… Ils doivent être en congé aujourd’hui ?
Elle plonge ses yeux dans les miens, comme si elle voulait en chasser le démon… ou m’hypnotiser, puis m’annonce, avec un air désinvolte mais le plus sérieux du monde :
— Cet homme aux cheveux noirs, il vous suit depuis longtemps. Depuis vos vies antérieures.
Je ne résiste pas :
— Ah bon ! Il était roux avant, j’imagine ? Là, dans cette vie, c’est plutôt moi qui l’ai suivi à la sortie d’un bar. Il doit en avoir assez de me suivre, pauvre p’tit pit.
Et moi, amusé, je ne peux m’empêcher de penser :
En tout cas, moi, dans cette vie, j’aime bien son postérieur autant que son antérieur.
Puis, d’un ton plus guttural, elle m’annonce :
— Et dans cette vie, il restera avec vous jusqu’à la fin.
Ah oui, la fin de quoi ? La fin du party ? La fin de la vie ? Ou jusqu’à plus faim ?
— Et c’est tout ? Y a-t-il autre chose que vous voyez ?
Elle regarde sa boule de cristal. Puis me regarde.
Je crois que sa boule de cristal est aussi myope qu’elle.
En fait, c’est peut-être moi, le médium. Je discerne dans ses yeux une demande de rallonge de quelques dollars pour en savoir plus. Je n’obtempère pas.
— Merci, ma bonne dame, j’en sais plus que je n’aurais pensé... Y a pas à dire vous êtes vraiment bonne ! »
Hypocrite, va. Pour vingt dollars de plus, quelle ânerie aurait-elle pu me sortir ?
Elle me regarde avec un sourire béat. Le temps est venu pour moi de me dégager de cette table.
J’ai à peine le temps de poser mes fesses sur la chaise que les questions fusent.
— Alors, raconte, on veut tout savoir…
Lucie me fixe si intensément qu’elle me donne presque l’impression d’être transparent. C’est elle, la suivante. Elle se lève délicatement. Je vois sa main trembler sur le dossier de la chaise. Hésitante, elle se dirige vers les escaliers.
Jean, un sourire moqueur aux lèvres, déconne :
— Tu vas devenir directeur d’un département à l’université sur les phénomènes étranges !
Johanne, toute énervée, me demande :
— Est-ce qu’elle t’a parlé d’amour ?
Un serveur s’avance.
— Est-ce que Monsieur désirerait un thé ou un café ? Le service des desserts débutera juste après que vous serez tous allés voir madame Rita.
Johanne et Jean me relancent :
— Vas-tu finir par lâcher le morceau…
— Je ne dis rien sans la présence de mon avocat… d’un notaire et d’un directeur de pompes funèbres.
Jean en ajoute :
— Et la présence d’un prêtre pour l’extrême-onction, tu y as pensé ?
On éclate tous de rire. Les autres clients se mettent à nous regarder comme si on était devenus cinglés. Ils semblent plus détendus.
— La seule chose que je peux vous dire pour l’instant : faites attention : Même si c’est gratuit, elle ne termine pas toujours ses phrases. À un moment donné, j’ai senti que si je voulais en savoir plus, un supplément devait être versé.
— Allez raconte-nous…
— Pas tout de suite, on en reparle une fois que vous irez la voir, je ne veux pas vous gâcher la surprise.
Johanne attaque sur un autre front :
— Est-ce que le sceptique est confondu ?
— Pas du tout. Bien au contraire. La seule chose que je me demande, c’est qu’à force de faire ce genre de métier, peut-on encore avoir toute sa tête?
Là, je résume dans ma tête. Jean, c’est le chum qui me suit depuis des vies antérieures. Et qui restera avec moi dans cette vie, jusqu’à la fin… J’espère comme un con qu’elle aura raison, qu’il va rester avec moi et me suivre jusqu’à la fin. On est tellement complices.
Mais je me demande :
Est-ce que Madame Rita va passer par toutes les couleurs de chevelure, avant de réaliser que Jean, lui aussi, c’est un homme qui est dans sa vie ? Ou va-t-elle lui lancer de sa voix rauque et tonitruante :
C’est une brune musclée avec une barbe d’une semaine et du poil plein la poitrine. Une femme sensuelle, voluptueuse, très mystérieuse, mais je sens qu’elle cache quelque chose d’autre.
Lucie est revenue, silencieuse, mystérieuse comme si elle venait de voir un fantôme. Tous nous la regardons sans voix. Elle éclate de rire.
Je lui fais un clin d’œil, et pose mon index sur ma bouche. Chut !
Johanne et Jean sont intrigués.
Lucie, en me regardant, leur dit :
— Il y a des effets spéciaux, vous allez aimer.
La curiosité de Johanne est à son comble mais il lui faudra attendre son tour.
Là, c’est Jean, le suivant. Il passe derrière moi, met sa main sur ma tête et me caresse les cheveux.
— À tantôt, j’ai l’impression qu’il va m’arriver quelque chose de bizarre.
Je souris.
Et moi dans ma tête :
Tu ne peux pas dire mieux mon homme. Tu vas avoir la surprise de ta vie.
Le temps a filé avec les filles.
On a continué à discuter. Lucie a taquiné Johanne, elle sait à quel point celle-ci est curieuse. Elle s’est payé sa tête et l’a fait marcher un peu.
Et Jean redescend les marches. Le visage rieur. Il sautille au rythme de Thriller de Michael Jackson, comme fond musical. J’espère qu’il ne se mettra pas à se dandiner comme les revenants dans le clip musical.
Johanne n’en peut plus. À peine Jean est-il arrivé qu’elle court déjà vers les escaliers à la poursuite de sa destinée. Évidemment, c’est l’amour qui la titille. Le prince charmant, est-ce bientôt pour elle ?
Et moi, je réfléchis :
Est-ce que ce petit énergumène va rester ou non avec moi.
Qu’est-ce que la voyante lui a dit ? L’a-t-elle pisté sur moi, sur une autre ou sur un autre ?
Sans pouvoir garder le secret, Jean s’exclame :
— Madame Rita m’a pisté vers une jolie brunette.
Lucie lui demande :
— Tu ne l’as pas corrigée ?
— Je n’ai pas osé, elle me semblait tellement convaincue. Elle m’a juste dit qu’elle était très spéciale cette belle brunette, qu’il fallait que je fasse attention à elle. Très émotive, à ce qui paraît.
— Tu lui as dit qu’elle portait une barbe ta chérie et qu’elle s’appelait Martin ?
Et moi, qui ajoute, hilare :
— Oh la la ! Je crois qu’elle devrait envoyer sa boule de cristal chez un optométriste, elle a besoin de lunettes.
Lucie, interrogative, lui demande :
— Et tu vas rester longtemps avec elle, cette brunette ténébreuse ?
Pour connaître la suite de mon destin, il aurait fallu ajouter une rallonge d’une vingtaine de dollars. J’ai décidé de laisser faire. Tout un personnage, cette Madame Rita.
On s’est regardés et on a éclaté de rire. Johanne a dû lui offrir un peu plus d’argent : elle s’éternise et on avait envie d’un bon dessert : la religieuse ou le gâteau des anges au coulis de framboise.
Deux semaines plus tard, Jean a pris le large avec un autre gars, un jeune homme aux cheveux bruns. Peut-être qu’il l’avait rencontré, lui aussi dans une vie antérieure, et le suivait depuis plus longtemps que moi ? Je sais me suivre, c’est assez étourdissant… J’imagine qu’il avait besoin d’une pause. Essoufflé, il en a eu assez de m’avoir suivi pendant toutes mes vies antérieures.
Un nouveau cycle d’incarnations avec son nouveau chum allait commencer.
Moi, je vais laisser mon petit côté médium orienter ma destinée.
Je ne laisse personne écrire mon histoire : c’est Ma création.
Finalement, je crois que la meilleure manière de prédire l’avenir… c’est de l’inventer soi-même.
Extra-lucidité, mon œil !




Quand le dernier client fut parti, Madame Rita souffla les chandelles une à une.
L'encens continuait de flotter dans la pièce, mais sans personne pour le respirer. Elle retira son turban. Une poignée d'épingles tomba sur la table. Dans le miroir, son visage semblait soudain plus vieux. Sans le personnage, il ne restait qu'une femme fatiguée. Elle ramassa lentement les cartes. L'Amoureux. La Lune. L'Hermite. Elle les connaissait par cœur. À force de les raconter aux autres, elle avait fini par leur inventer une vie. Elle savait. Bien sûr qu'elle savait. Elle savait qu'elle ne voyait pas l'avenir. Elle savait qu'elle devinait plus qu'elle ne prédisait. Qu'un silence, une alliance, une hésitation, une main nerveuse racontaient souvent davantage qu'une boule de cristal. Elle savait aussi que certains avaient besoin qu'on leur dise simplement que demain serait un peu moins lourd qu'aujourd'hui.
Et puis il y avait elle. Depuis des années, elle racontait aux autres les rencontres qu'ils feraient.
Les voyages.Les secondes chances.Les grandes histoires d'amour.Elle s'était raconté la sienne si souvent qu'elle avait fini par y croire.Le soir, en fermant la porte, elle imaginait toujours le même homme.Parfois brun.Parfois chauve.Parfois grand, parfois plus petit qu'elle.Peu importait, au fond.
Il devait seulement pousser cette porte un jour, non pas pour connaître son avenir, mais pour lui demander comment s'était passée sa journée.Elle sourit malgré elle.Demain, elle annoncerait encore à une inconnue qu'un grand amour approchait.Et pendant quelques secondes, en prononçant ces mots, elle oublierait que c'était peut-être à elle-même qu'elle essayait de les faire croire.Elle éteignit la dernière lumière.
Dans la rue, personne ne l'attendait.
Votre texte m’a bien fait rire à plusieurs passages.
Ce que je trouve assez réussi, c’est que le narrateur prend paradoxalement la scène très au sérieux, mais justement assez au sérieux pour en dégonfler toute la gravité. Il observe le décor, les gestes, les silences, les formules, les effets de théâtre, et chaque fois que la voyante tente d’imposer une aura de mystère, son regard vient ramener la scène à quelque chose de beaucoup plus humain, presque burlesque.
Au fond, je me suis même demandé si le véritable voyant du texte n’était pas moins la voyante que le narrateur lui-même.
Non pas parce qu’il prédirait l’avenir, mais parce qu’il semble voir bien plus que ce que la voyante prétend voir : les ficelles, les postures, les projections, la mise en scène, et surtout cette manière qu’ont certains récits extérieurs de vouloir écrire notre histoire à notre place.
La chute fonctionne très bien pour cette raison : elle ne se contente pas de se moquer de la voyance, elle reprend la souveraineté du récit. Prédire l’avenir devient secondaire ; ce qui compte, c’est de ne pas laisser quelqu’un d’autre nous confisquer la plume. 🪶